29/01/2010
La page 3
Filtrer les appels est toujours une décision difficile à prendre, mais une fois que c'est fait, elle se sent libre. La liberté de l'inconscience, la liberté de l'ignorance, la liberté de feindre, feindre la désolation de n'avoir pas été à la maison à ce moment, ou que le téléphone n'a pas sonné... Le mensonge est peut-être une habitude malsaine, mais c'est parfois si bon de se faire du mal ... Et finalement la culpabilité de ne pas répondre présente à l'appel de l'urgence sombre dans cette merveilleuse, merveilleuse sensation de liberté.
Evidemment, l'urgence pourrait être réelle. Et c'est là le drame de l'entourloupe, le revers de sa médaille, le côté obscur de sa force : et si Armelle était souffrante ? Et si le feu s'était déclaré chez ses parents ? Et si un agent des services secrets s'était introduit dans les locaux de la Caisse d'Allocations Familiales, qu'il avait recueilli des informations la concernant puis l'appelait dans le but de la faire chanter pour une éventuelle arnaque de l'institution concernant sa situation familiale ? D'accord, la dernière option est des plus rocambolesques, mieux vaut cependant avoir une vue d'ensemble, histoire de ne pas se laisser surprendre par omission.
Elle prendra donc le temps plus tard de vérifier son dossier à la CAF, on ne sait jamais. En attendant, elle ne saura pas qui a tenté de la joindre à l'instant : n'étant pas des plus érudites en matière de technologie, elle n'a pas pris la peine d'investir dans l'un de ces nouveaux gadgets qu'on appelle « téléphone avec écran », ce qui pourrait s'avérer pourtant utile quand on décide de filtrer... Qu'importe, elle a déjà oublié l'incident, et retourne à ses occupations aussi vite qu'elle n'en était sortie, le temps de quelques sonneries, en somme.
Après avoir pris soin de faxer la dispense médicale à sa chère collègue, Madeline s'apprête à sortir. Il ne fait pas très beau mais l'air est doux au dehors, elle ne se couvre que d'une petite veste coupe-vent et d'un foulard qu'elle attache avec un gros nœud carré (elle avait vu une amie Jeannette le faire une fois, ça l'avait fasciné, et depuis elle s'adonne à ce petit plaisir nostalgique dès qu'elle en a l'occasion), elle sait que ce n'est pas vraiment habituel, ni même très esthétique, mais qu'importe... « L'important, c'est le souvenir qui fait sourire » comme le dit Armelle. C'est d'ailleurs chez elle que Madeline se rend. Elle y fera ses mots croisés, tiens. Quant au toit, il attendra. Il ne vaut pas la douceur de sa grand-mère, le charme de ses baisers ni la chaleur de sa présence.
Madeline trottine joyeusement le long de la rue Joffre, elle traverse la place Clémenceau et arrive au croisement de la rue de Foix. Elle tourne dans la ruelle, Armelle n'habite plus très loin, à deux pas de l'église Saint Martin, dans une petite maison qui ne paie vraiment pas de mine mais où il fait bon vivre. La jeune femme y a en tous cas de très bons souvenirs... Il faut dire qu'après y avoir passé une grande partie de son enfance, les souvenirs sont plus un dû qu'une exception.
L'endroit pourrait cependant être empreint d'une certaine mélancolie, la vieillesse et la nostalgie du passé pouvant prendre le pas sur l'ambiance festive qui régnait autrefois entre ses murs, mais point du tout. A vrai dire, la demeure pourrait même se targuer d'avoir sa propre vie, sa personnalité et son caractère, tant elle a su s'imprégner de la joie qui s'est fait entendre en elle, la joie mais également les pleurs, les craintes, les colères et les surprises. La vie, en somme. C'est lorsqu'on prend conscience de l'importance d'un lieu, pourtant banal, dans la vie d'un groupe d'individus, que l'on peut entrapercevoir ce qui mène les Hommes à vénérer des choses que nous autres incrédules trouverions inappropriées ou même primaires. Il faut croire que l'âme n'est pas seulement le privilège de la gente humaine...
« Eh bien, tu arrives tôt aujourd'hui dis moi ! Tu n'as pas école ce matin ?
- Ce n'est pas l'école, Mamie, je ne vais plus à l'école, tu le sais tout de même !
- Oui, oui, je sais, mais te savoir dans un bureau, ça me vieillit, que veux-tu...
- T'inquiète Mamie, je viens toujours prendre le goûter chez toi, et je te raconte mes misères et mes blagues, ça change pas grand-chose en fait...
- C'est ça, moque toi, n'empêche que tu viens moins souvent maintenant que tu es une « jeune active », comme elles disent les banques...
- Eh beh, parlons-en des banques, justement... Tu ne devineras jamais ce qui m'est arrivé l'autre jour avec ma carte bleue ...
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